12/03/2006

« La clandestinité est utile à l’économie libérale »

Eurodéputé italien (1), Giusto Catania, dénonce les logiques qui soutendent la politique d’immigration de l’UE.

Melilla,
envoyée spéciale.

Giusto Catania (Refondation communiste, Italie) s’est rendu lundi dernier avec une délégation de son groupe de la gauche unitaire (GUE-GVN) du Parlement européen dans l’enclave espagnole de Melilla, au Maroc. Il répond aux questions de l’Humanité.

L’Europe peut-elle se dédouaner de la situation tragique que vivent des milliers d’immigrés clandestins actuellement en errance au Maroc ?

Giusto Catania. La politique d’immigration en Europe est dans l’erreur absolue. Les modalités d’accueil ne fonctionnent pas. Nous pensons que Melilla comme Lampedusa sont les symboles de l’Europe forteresse qui se replie sur elle-même au lieu de tracer une route pour construire une société interculturelle. Les principes appliqués ne contribuent pas à la construction d’une Europe de paix, une Europe libre pour être forte politiquement et économiquement au niveau mondial. Les documents officiels de la commission européenne, le livre vert de l’immigration, indiquent que d’ici à 2030 l’Europe doit faire appel à 20 millions d’immigrés supplémentaires. Parce qu’elle n’a pas de croissance démographique, l’UE est de plus en plus vieillissante. Des activités économiques sont en train de mourir parce que personne n’est capable ou ne veut les maintenir.

Cela ne renforce-t-il pas la politique d’immigration de l’UE, qui consiste à accueillir des immigrés en fonction de ses besoins économiques tout en repoussant hors de ses frontières des personnes en situation critique dans leur pays ?

Giusto Catania. Pour affronter cette situation, plusieurs solutions sont possibles. L’Europe doit faire une politique de coopération sérieuse en direction des pays tiers, y compris dans un processus d’intégration économique. Mais les accords en vigueur, en premier lieu celui de Barcelone, ont construit un système de processus de colonisation des pays tiers. Alors qu’il est possible d’entreprendre une vraie politique de coopération pour contribuer au développement et à la croissance économique de ces pays, l’UE en fait des subalternes de son économie. D’autre part, il est illusoire de croire que les flux migratoires naturels s’arrêteront avec des barrières ou des barbelés. Nous vivons dans un monde où le commerce mondial offre aux capitaux une totale liberté de mouvement mais interdit aux femmes et aux hommes d’en profiter. Sur le plan conceptuel, c’est un principe absolument inacceptable. Il doit y avoir une harmonisation du droit d’asile, en évitant la logique du pays tiers « sûr ». Il n’existe pas de pays sûrs auxquels l’Europe délègue la demande d’asile, tout comme il n’existe pas de pays sûrs pour l’immigration clandestine.

L’Europe a choisi ces dernières années, par le biais des accords de Barcelone, de porter ses frontières sur le territoire africain, en y construisant des centres de détention censés réglementer les flux migratoires en direction de l’Europe. Par exemple, l’Italie a financé la construction de trois centres de détentions en Libye. Au lieu d’investir dans la coopération, l’Europe finance ce type de centres hors du territoire européen et exporte ses frontières. Il faut une politique d’harmonisation de l’immigration. Or aujourd’hui, il existe exclusivement une politique commune basée sur l’expulsion. La France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et la Grande-Bretagne ont signé un accord, en se dotant d’un fonds commun, afin de créer des ponts aériens pour expulser des gens de leur territoire.

Et la nouvelle directive européenne sur l’immigration illégale ?

Giusto Catania. Elle comporte deux volets inquiétants. D’une part, elle harmonise les critères d’expulsion en précisant qu’un individu expulsé d’un pays membre de l’Union l’est automatiquement de toute la communauté. L’entrée, elle, est conditionnée aux critères de chaque pays. Deuxième aspect : la détention administrative va être allongée à six mois. En Italie, par exemple, elle est de deux mois. Imposer à un citoyen une détention, c’est une manière de ne jamais construire l’intégration. Une personne arrivée illégalement, et aussitôt placée dans un centre de détention, est forcément éloignée des rapports sociaux normaux. Si elle n’est pas expulsée, une fois libérée sur le territoire, elle devient une proie facile pour le travail illégal. Les centres de détention favorisent la clandestinité. Par exemple l’Italie et l’Espagne, qui n’ont pas d’accords bilatéraux avec les pays africains, ne raccompagnent pas les clandestins dans leur pays d’origine mais leur signifient leur avis d’expulsion. Un clandestin ne va pas « s’expulser ». Les immigrés illégaux sont donc condamnés à la clandestinité, jetés sur le marché du travail au noir. La clandestinité est utile pour faire baisser le coût du travail, les dépenses sociales et les garanties syndicales. Elle est utile à l’économie libérale pour limiter l’impact des revendications des travailleurs. L’immigration illégale favorise l’économie illégale. Si l’Europe octroyait un permis de séjour pour rechercher un travail légal, on aurait la capacité de contrôler les gens qui entrent et sortent de l’UE.

    (1) Membre de la commission Justice et liberté du Parlement de l’UE.


Entretien réalisé par C. Ce.
L’Humanité | 13.10.2005

12:53 Écrit par Clara People | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, ue, maroc, politique |  Facebook |

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